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L’espace public en scienes de la communication : à la croisée des regards des pays arabophones et africains subsahariens

Numéro thématique coordonné par Khaled ZOUARI (Université Clermont Auvergne, France) et Oumar KANE (Université du Québec, Canada)

L’originalité de ce dossier thématique réside dans le choix du sujet principal centré sur l’espace public dans les pays arabophones (autant du Maghreb que d’ailleurs dans le monde) et africains subsahariens. Il s’agit d’un sujet peu étudié par la littérature scientifique en sciences de la communication. Les objectifs du présent appel à articles sont d’interroger la pertinence du concept d’espace public à la lumière des travaux critiques, de privilégier des travaux empiriques ancrés dans des terrains spécifiques (les pays arabophones et africains subsahariens) et de faire émerger de nouveaux objets de recherche ou de nouvelles propositions théoriques. Ce dossier permettra ainsi d’apporter une contribution susceptible d’intéresser les chercheurs travaillant sur les problématiques relatives à l’espace public en sciences humaines et sociales et en sciences de la communication en particulier.

Cadrage théorique

L’espace public est une notion polysémique, complexe et difficile à saisir. Elle occupe une place centrale dans les recherches en sciences humaines et sociales. D’une certaine manière, les recherches sur l’espace public ont participé et participent encore à la définition des assises théoriques des sciences de la communication et à la configuration de leurs débats épistémologiques propres. Ces débats renvoient souvent vers la construction et la déconstruction de ce concept, ainsi que vers les accords et les désaccords sur ses origines et ses significations. Plusieurs chercheurs se sont engagés dans un travail de reproblématisation du concept d’espace public en s’interrogeant sur la place du social dans le processus de transformation et parlent de formes de résistance et d’appropriation (Bahi, 2003). Peter Dahlgren nous invite ainsi à repenser ce concept « comme une catégorie analytique, un outil conceptuel permettant non seulement de désigner un phénomène social spécifique mais aussi de l’analyser et de l’étudier » (1994 : 244). Les différentes propositions entrent en dialogue avec Jürgen Habermas dont le travail interroge l’espace public et la société bourgeoise avec une mise en exergue de l’espace public en tant qu’espace de débat et d’argumentation (Habermas, 1992). Il existe une grande profusion de travaux plus ou moins critiques sur la thèse habermassienne. Hannah Arendt inscrit le concept de publicité dans les théories de la démocratie et la citoyenneté, Dominique Wolton s’attarde sur le concept d’espace public médiatisé qui est « fonctionnellement et normativement indissociable du rôle des médias » (1992 : 31). Travaillant sur l’espace public arabophone d’avant le printemps arabe, Eric Gobe et Larbi Chouikha défendent la thèse « d’un espace public complètement domestiqué par le pouvoir politique où les possibilités d’expression étaient quasiment nulles » (2011 : 5). Bernard Miège évoque pour sa part la fragmentation de l’espace public contemporain (Miège, 1996) tandis que Nancy Fraser parle de la circulation des discours dans l’espace public et plaide pour une théorie des contre-publics subalternes 

dans le sens où ils forment des arènes discursives parallèles dans lesquelles les membres des groupes sociaux subordonnés élaborent des contre discours, ce qui leur permet de fournir leur propre interprétation de leurs identités, de leurs intérêts et de leurs besoins » (2003 : 119).

Seyla Benhabib (1996, 2003) privilégie une approche interdisciplinaire pour étudier la notion d’espace public à la lumière du concept de démocratie. Dans ses travaux, elle fait référence à Hannah Arendt pour parler de l’espace public agonistique basé sur la dimension civique. Ces quelques évocations sommaires rendent mal compte de la popularité scientifique du concept d’espace public en sciences de la communication. Au-delà de cette constatation, la question qui demeure centrale est la suivante : ces différentes conceptualisations de l’espace public sont-elles pertinentes pour analyser les médias, l’internet, les expériences politiques et les pratiques communicatives citoyennes dans les pays arabophones et africains subsahariens (Gazibo, 2007) ?

Par exemple, la dimension civique, le modèle légaliste, le dialogue et l’usage de la raison sont-ils des concepts transposables aux études sur les espaces publics arabophones et africains subsahariens ? Telle est l’interrogation centrale qui guide la problématisation dans le cadre de ce dossier thématique. Son objectif principal n’est pas de rajouter une nouvelle définition de la notion d’espace public en sciences de la Communication, mais d’interroger la valeur heuristique de ce concept et son intérêt pour aborder des objets et des contextes sociopolitiques liés à des terrains de recherche autour des pays arabophones et ceux de l’Afrique subsaharienne

L’intérêt de ce dossier thématique

L’intérêt de proposer cette thématique est triple.

Premièrement, la diversité des travaux sur l’espace public réalisés dans les bassins francophones et anglophones témoigne de la richesse de ce sujet. Ce dossier s’inscrit dans le sillage des travaux déjà menés et permet d’appréhender la reconfiguration des débats et les manières de penser cette notion du point de vue des recherches en sciences de la communication.

Deuxièmement, l’analyse des relations (de complémentarité ou d’opposition) entre l’agir politique, les médias et les technologies de l’information et de la communication dans les pays arabophones et africains subsahariens est fort riche. Les évolutions des sociétés (par exemple les sociétés traversées par les mouvements populaires et les pays du printemps arabe), la reconfiguration du champ médiatique et les usages citoyens des TIC dans ces sociétés nous interpellent et nous incitent à observer de près les expérimentations menées et ce qu’elles peuvent nous enseigner sur la crise ou la reconfiguration d’éventuels espaces publics arabophones et africains subsahariens.

Troisièmement, le sujet de l’espace public en Afrique subsaharienne et dans les pays arabophones est assez peu couvert par la littérature scientifique en communication, contrairement à l’analyse des mouvements sociaux et de la dimension technologique. Ce dossier permettrait de publier des contributions susceptibles de remédier à ce manque et, par là même, de complexifier empiriquement et conceptuellement les travaux portants sur les terrains arabophones et africains subsahariens.

Principaux axes et thématiques abordes

Épistémologie et spécificité des recherches académiques sur le concept d’espace public en sciences de la communication

Les textes qui s’inscrivent dans cet axe privilégient le débat épistémologique autour de l’espace public et l’état actuel des travaux théoriques interdisciplinaires sur la question (sciences de la communication, sociologie, philosophie, science politique, etc.). Il ne s’agit pas ici de défendre telle ou telle conception de l’espace public, mais d’arrimer la diversité des pratiques que recouvre ce concept et de justifier son éventuelle pertinence (Bidima, 2000). Des lectures théoriques argumentées des notions d’espace public, d’espace médiatique, de cyberespace, d’espace public numérique, seront fortement appréciées. La mobilisation d’auteurs et de construits théoriques issus de terrains africains subsahariens et arabophones sera tout à fait indiquée à cet égard.

L’espace public à l’épreuve des réseaux socionumériques

L’originalité de ce deuxième axe réside dans le choix de la thématique centrale de « l’espace public numérique » des sociétés arabophones et africaines subsahariennes. L’objectif est ici de voir en quoi ce syntagme permet de rendre compte (ou pas) de la spécificité des expériences politiques et communicationnelles concrètes. Il s’agira de justifier la valeur heuristique du concept d’espace public numérique pour cerner la contribution réelle des technologies numériques à la construction des espaces de parole citoyenne, de débat et d’argumentation libres. L’objectif est d’appréhender, à travers une double approche théorique et empirique, l’évolution des problématiques info-communicationnelles sur les espaces de parole médiatiques et numériques et leurs (in)capacités à faire évoluer la participation citoyenne et politique (Brachotte et Frame, 2016 ; Lecomte, 2013). Quel est l’apport réel des outils des réseaux sociaux (Facebook, Twitter, Afrobees, Dikalo, Instagram, You tube, Snapchat, MivaSocial, Mxit, Hotshi) et autres blogues dans l’émergence des espaces publics réels ou virtuels de débat et de discussion ? Peut-on défendre l’idée selon laquelle les TIC participent à la formation d’alternatives (arènes médiatiques, espaces publics technicisés, contre-publics subalternes en ligne, etc.) ? Ou au contraire, les TIC demeurent-elles transparentes à cet égard ?

L’espace public médiatique en Afrique subsaharienne et dans les pays arabophones

Les textes qui s’inscrivent dans cet axe abordent le rôle et place des médias traditionnels nationaux et transnationaux (télévision, presse, radio) dans la construction de l’espace public dans les sociétés arabophones et subsahariennes. Il s’agit de présenter les résultats de travaux portant sur le rôle des médias dans la construction de l’espace public de ces sociétés et de voir en quoi ces médias favorisent ou restreignent la diversité des discours, des avis contradictoires et la prise de parole.

La question des médias (presse, radio, télévision, internet) dans les pays arabophones et subsahariens (Kane et Bizimana, 2015) a souvent été traitée à la lumière des thèses autour des liens qui unissent champ politique et appareils médiatiques et autour de la lourde mission et de la difficile entreprise de faire évoluer et de réformer les médias comme en Tunisie par exemple (Chouikha, 2013). Les travaux actuels portant sur les sociétés post révolutionnaires conquises par la communication abordent la construction de l’espace public (physique, numérique) résultant de l’élargissement de l’espace médiatique, des usages du web et de l’émergence des médias alternatifs et citoyens (Zouari, 2017). Les champs médiatiques arabophones et subsahariens d’aujourd’hui garantissent-ils ou non la diffusion des discours contradictoires et des avis divergents ? Permettent-ils ou non de faire naître des espaces publics fragmentés et perpétués ?

L’espace public, le politique et la citoyenneté

Ce dernier axe rassemble des textes autour des liens entre citoyenneté, champ politique et espace public. Nous privilégions des textes centrés sur les liens entre espace public et sphère politique. Les travaux qui abordent la thèse de l’espace public (physique, numérique) considéré comme une scène (réelle ou virtuelle) d’apparition du politique et la communication des problèmes publics seront fortement appréciés. Comment le pouvoir politique dans les pays subsahariens et arabophones gère-t-il l’espace public tout en contrôlant les moyens de communication et d’information ? Quels sont les liens (visibles, invisibles) qui existent entre champ politique, champ médiatique et espace public citoyen ?

REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES

ARENDT, Hannah (1972), Du mensonge à la violence. Essai de politique contemporaine, Paris, Calmann-Lévy.

ARENDT, Hannah (1961), Condition de l’homme moderne, Paris, Calmann-Lévy.

BAHI, Aghi (2003), « La « Sorbonne » d’Abidjan : rêve de démocratie ou naissance d’un espace public? », Revue Africaine de Sociologie, 7(1) : 1-17. Page consultée le 26 novembre 2018.  

BENHABIB, Seyla (2003), The Reluctant Modernism of Hannah Arendt, revised edition, Toronto, Rowman & Littlefield Publishers.

BENHABIB, Seyla (1996), Democracy and Difference. Contesting the Boundaries of the Political, Princeton, Princeton University Press.

Bidima, Jean-Godefroy (2000), « Le corps, la cour et l’espace public », Politique Africaine, 77 : 85-106.

BOUQUET Christian et Irène KASSI-DJODJO (2014), « « Déguerpir » pour reconquérir l’espace public à Abidjan », L’Espace Politique, 22, 2014-1, [En ligne]. http://journals.openedition.org/espacepolitique/2963. Page consulté le 4 décembre 2018.

BRACHOTTE, Gilles et Alex FRAME (dir.) (2016), « Espace public numérique et participation politique », Les cahiers du numérique, 11(4). [En ligne]. https://lcn.revuesonline.com/resnum.jsp?editionId=3063. Page consultée le 30 septembre 2018.

CHOUIKHA, Larbi (2013), « La difficile entreprise de réformer les médias en Tunisie », Communication, 32(1), mis en ligne le 06 mars 2014. [En ligne]. URL : http://journals.openedition.org/communication/4692. Page consultée le 31 mai 2018.

DAHLGREN, Peter (1994), « L’espace public et les médias. Une nouvelle ère ? » traduit de l’anglais par Marc ABÉLÈS, Daniel DAYAN et Éric MAIGRET, Hermès, n°13-14. [En ligne]. http://documents.irevues.inist.fr/bitstream/handle/2042/15528/HERMES_1994_13-14_243.pdf?sequence=1 Page consultée le 07 décembre 2018..  

FRASER, Nancy (2003), « Repenser l’espace public : une contribution à la critique de la démocratie réellement existante », dans Emmanuel RENAUD et Yves SINTOMER (dir.), Où en est la théorie critique ?, Paris, La découverte p. 103-134.

GAZIBO, Mamoudou. (2007) « Mobilisations citoyennes et émergence d’un espace public au Niger depuis 1990 », Sociologie et sociétés, 39 : 19-37.

GOBE, Éric et Larbi CHOUIKHA (2011), « La force de la désobéissance : retour sur la chute du régime de Ben Ali ». Tiers-Monde, HS(5) : 219-226.

HABERMAS, Jürgen (1997), L’espace Public, Paris, Payot.

KANE, Oumar et Aimé-Jules BIZIMANA (2015), « Les médias au Burundi, libertés promises et espoirs déçus », dans Marc BONHOMME, Alpha O. BARRY, Béatrice FLEURY et Jacques WALTER (dir.), Les médias au Maghreb et en Afrique subsaharienne. Formes discursives, publics et enjeux démocratiques, Nancy, PUN-Éditions universitaires de Lorraine, p. 155-173.

LECOMTE, Romain, (2013), « Expression politique et activisme en ligne en contexte autoritaire. Une analyse du cas tunisien », Réseaux, 5(181) : 51-86.

Mbembe, Achille, (2000), De la postcolonie. Essai sur l’imagination politique dans l’Afrique contemporaine. Paris, Karthala. 

MIÈGE, Bernard (2010), L’espace public contemporain, Grenoble, Presses universitaires de Grenoble.

Vidal, Claudine (2001), « Sphère “publique”, sphère “privée” : juridictions coutumières, juridictions d’État », dans Gérard Winter (dir.), Inégalités et politique publique en Afrique, Paris, Karthala : 181-193.

ZOUARI, Khaled (2017), « Les TIC et le printemps arabe : réflexions autour de l’espace public numérique », dans Maude BONENFANT, Fabien DUMAIS et Gabrielle TRÉPANIER-JOBIN (dir.), Les pratiques transformatrices des espaces socio-numériques, Québec, Presses universitaires du Québec, Coll. « Les Cahiers du Gerse », p. 105-118.

SOUMISSION D’UNE PROPOSITION D’ARTICLE

Les propositions d’article doivent compter entre 1 200 à 1 500 mots (bibliographie non comprise). Elles présenteront le titre, la problématique, la méthodologie, incluant la base empirique utilisée, et les principaux résultats.

La proposition doit être anonyme. L’auteur indiquera ses nom, institution d’appartenance et coordonnées directement dans le courriel.

Merci d’envoyer vos propositions par courrier électronique aux deux coordinateurs :

khaled.zouari@uca.fr

kane.oumar@uqam.ca

La réception de chaque proposition donnera lieu à un accusé de réception par courriel.

CALENDRIER

11 février 2019                               Appel aux contributions

13 mai 2019                                    Date limite d’envoi des propositions d’articles. Les propositions seront évaluées par le comité scientifique en regard de leur pertinence pour le dossier thématique et de leur qualité scientifique.

27 mai 2019                                      Notification d’acceptation ou de refus

09 septembre 2019    Les auteurs acceptés envoient leurs articles complets directement à la revue Communication : revue.communication@com.ulaval.ca. La longueur de l’article final, si la proposition est retenue, sera de 40 000 à 60 000 signes, espaces non comprises (ceci inclut les notes mais exclut la bibliographie). Prière d’appliquer les consignes rédactionnelles de la revue http://journals.openedition.org/communication/6159

Chaque article sera évalué en double aveugle par un comité de lecture indépendant. Le comité de coordination en consultation avec l’équipe éditoriale de la revue Communication décidera, à la lumière des évaluations, de l’acceptation en l’état, de la demande de modifications ou du rejet.

04 novembre 2019                       Retour aux auteurs sur l’article

24 février 2020                             Remise de la nouvelle version de l’article directement à la revue Communication : revue.communication@com.ulaval.ca. Le comité de coordination vérifiera si les modifications apportées répondent aux recommandations du comité de lecture indépendant.

16 mars 2020                                  Retour aux auteurs sur la nouvelle version

Printemps 2020                             Révision linguistique et retour aux auteurs pour validation et autorisation à publier.

Été 2020                                            Publication

COMITE SCIENTIFIQUE

May ABDALLAH ; Christian AGBOBLI ; Julien ATCHOUA ; Serge-Théophile BALIMA ; Larbi CHOUIKHA, Evariste DAKOURÉ ; Etienne DAMOME ; Jean-Chrétien EKAMBO ; Alex FRAME ; Raoul-Germain BLE ; Éric GOBE ; Osée KAMGA ; Sihem NAJJAR.  

Transition numérique, une approche info-communicationnelle ?

Coordonné par les professeur(e)s : Manuel Zacklad, Sylvie Alemanno et Madjid Ihadjadène.

Présentation

La « transition numérique » des organisations est une tendance lourde depuis plusieurs années. Elle ne se confond pas avec le long procès d’informatisation de la production industrielle et tertiaire qui se poursuit en parallèle. Elle correspond à une triple transformation des filières, du management et du travail :
·      Au niveau des filières de production, l’irruption des nouveaux acteurs du numérique dont les fameux GAFAM, impose un repositionnement stratégique à de très nombreuses entreprises privées, publiques, sociales et solidaires. Celle-ci doivent transformer leurs modèles d’affaire et repenser leurs relations au sein de nouvelles dynamiques servicielles exploitant les réseaux numériques.
·      Au niveau du management – entendu ici comme relatif à l’organisation des entreprises et aux modalités de coordination, de contrôle, de régulation et d’incitation des salariés et des partenaires – la généralisation des dispositifs info-communicationnels numériques et les transformations culturelles associées ont changé la donne comme en témoignent les nombreuses publications professionnelles sur les « nouvelles générations » et l’agilité. Le management doit aujourd’hui s’appuyer sur des agencements collectifs explicitement revendiqués, réseaux, communautés d’intérêt, de pratique ou d’action (Galibert 2016), groupes de travail en mode agile, qui utilisent ces dispositifs pour renouveler les formes d’influence et de coopération (Alemanno 2015, Zacklad 2015).
·      Enfin, au niveau du travail et de l’activité, médiatisés sur les plans cognitif et affectif par des dispositifs info-communicationnels mêlant des aspects liés à la tâche et les aspects sociaux, de nombreuses évolutions apparaissent. Elles mettent l’accent sur les dimensions créatives et relationnelles des performances professionnelles via des médiations sensibles ancrées dans des dispositifs transmédia de plus en plus sophistiqués (espaces collaboratifs, laboratoires d’innovation, etc.) qui articulent outils numériques et ancrage dans les espaces des milieux d’activité (Zacklad 2018). C’est aussi à ce niveau que se lisent les enjeux d’acceptabilité située (Bobiller-Chaumon & Clot 2016) et que l’on peut évaluer ce que les dispositifs numériques apportent à l’activité mais aussi ce qu’ils empêchent et défont.
 
Les sciences de l’information et de la communication sont idéalement placées pour rendre compte des bouleversements introduits par la transition numérique et ce à différents niveaux. En effet, la généralisation du numérique rend totalement inséparables les enjeux qui étaient traditionnellement ceux de l’information, de la mise en forme du savoir, de son classement, de la découverte de nouveaux domaines et ceux de la communication, de l’engagement des interlocuteurs, de la compréhension réciproque, de la diffusion à large échelle de systèmes de représentation au service de messages politiques, citoyens, commerciaux. Mais il ne s’agit pas que d’une juxtaposition des problématiques. Nous pensons que l’époque actuelle offre l’opportunité de nouvelles articulations conceptuelles entre ces deux courants qui permettent d’offrir un éclairage original sur les phénomènes étudiés.
 
Par exemple, dans le cadre théorique de la sémiotique des transactions coopératives (Zacklad 2013, 2016, Cordelier 2016), les communications interpersonnelles sont considérées comme créatrices d’artefacts médiateurs, des œuvres et de l’identité individuelle et collective des sujets, les selfs, qui sont transformés sur les plans cognitif et affectif. Ces transactions sont au cœur de la performance de l’action collective et notamment de celle des entreprises. En effet, les transactions communicationnelles sont l’occasion d’une confrontation des points de vue peuvent permettre d’ajuster les représentations grâce à leur externalisation et de synchroniser les attitudes dans une logique collaborative ou antagoniste. C’est le cas dans les phases de conception amont, d’organisation des activités, de co-production des services ou de distribution des produits auprès des bénéficiaires.
 
Si l’on considère, par ailleurs, que les dispositifs info-communicationnels numériques prolongent la communication de face à face, à l’aide de différents dispositifs d’écriture, d’enregistrement et d’organisation des connaissances permettant la documentarisation et l’éditorialisation, on comprend le lien intime qui existe entre les performances transactionnelles et dispositifs numériques. Ce lien peut d’ailleurs être exploité de différentes manières, soit pour accroitre la participation et l’inclusion des bénéficiaires soit, au contraire, pour prolonger l’automatisation basée sur des procédés de standardisation définis de manière unilatérale, cherchant à contourner le temps de co-construction collective en imposant ex-post des solutions à l’aide de techniques de persuasion.
Enfin, pour de nombreux professionnels du management et de l’analyse travail, il n’est pas possible de « réussir » la transition numérique des organisations sans engager de manière active et horizontale les parties prenantes tant les enjeux cognitifs, affectifs et culturels sont déterminants. Cette question est souvent abordée à travers la notion « d’innovation collaborative », le terme d’innovation renvoyant dans ce contexte à des projets de transformation ou de conception véhiculant, dans l’esprit des porteurs, une valeur économique ou sociétale objectivable et pérenne. Dans ces processus, où les enjeux du numérique sont souvent critiques, de nouveaux acteurs et de nouvelles démarches se font jour faisant appel à des combinaisons originales de design de concept (ergonomie, UX, graphisme…) et de design de relation (design thinking, design participatif…) (Zacklad 2017). 
 
Les contributions à ce séminaire pourront aborder, de manière non limitative, les thèmes suivants en articulant une approche informationnelle et communicationnelle :  
  1. Régimes de coopération sous-tendus par les dispositifs info-communicationnels à différentes échelles : plateformes, espaces documentaires organisationnels, réseaux socio-numériques, etc.
  2. Impact de la transition numérique sur le contenu du travail (abstraction, gestion temporelle, surcharge d’information, etc.) (par exemple, Lahlou, 2012) et dimensions affective et culturelle des dispositifs info-communicationnels numériques
  3. Articulation entre les systèmes d’organisation des connaissances permettant de nouvelles formes de documentarisation et d’éditorialisation et les modalités de coopération et de gestion des connaissances (par exemple Hommet 2018, Zacklad 2018).
  4. Analyse de l’impact de la transition numérique sur les conditions de travail et conditions d’acceptabilité : renouvellement des collectifs de travail, renforcement du contrôle des activités, augmentation des dispositifs traçabilité, intensification du rythme du travail (par exemple, Gomez & Chevallet, 2011, Bobillier-Chaumon & Clot 2016, Alemanno et Mayère 2017)
  5. Approches croisées sur la transition numérique  entre sciences de l’information et de la communication, sciences de gestion, psychologie du travail et ergonomie, sociologie du travail, des organisations, des entreprises, informatique, etc.
  6. Perspectives sémiotiques sur les dispositifs info-communicationnels dans la logique de leur articulation dans des environnement transmédia complexes (par exemple, Fontanille 2008).

Merci d’envoyer vos contribution avant le 30 juin 2019 (en déclarant votre intention dès maintenant) :

proposition@revue-atic

manuel.zacklad@lecnam.net

sylvie.parrini-alemanno@lecnam.net

madjid.ihadjadene@univ-paris8.fr

En suivant les consignes de la revue ATIC 

Bibliographie

Les incommunications humaines

Coordination : Thierry Paquot et Franck Renucci

Superviseurs : Bernard Valade et Dominique Wolton

La revue Hermès propose pour son numéro 84 d’interroger l’incommunication humaine au moment où certains se mettent à « parler » aux objets (qui leur répondent avec plus ou moins de perspicacité, selon la performance de leur logiciel et du degré de leur « intelligence artificielle ») et où d’autres veulent éliminer toute incommunication afin d’afficher une « vérité ».

Or, les incommunications humaines s’avèrent structurantes pour l’individu et la société et constitutives de la communication. « Quiproquo », « équivoque », « malentendu », « sous-entendu », « obstacle », « ambiguïté », « désaccord », « embarras », « mésentente », « dispute », « dissension », « heurt », « confusion », « méprise », « erreur », « divergence », « différend », « brouille », « bouderie », « bisbille », « dissentiment », « friction », « imbroglio », « mécompte », « désordre », « mensonge », etc., sont autant d’énigmes dans les relations humaines et autant de points d’appui pour la communication, la négociation, la cohabitation, la compréhension entre les cultures.

Détournons quelques phrases de Charles Baudelaire : « Le monde ne marche que par le malentendu (et les incommunications humaines). C’est par ces incommunications humaines que tout le monde s’accorde ». Notre problématique se loge entre ces deux phrases et celle-ci : « Si, par malheur, on se comprenait, on ne pourrait jamais s’accorder ». À présent, les dispositifs de traitement de l’information font croire que l’on s’entend alors que tout montre le contraire. Ces dispositifs sont de plus en plus prégnants et la simplification qu’ils imposent joue sur les structures et les invariants symboliques propres à l’individu et à la société.

Notre problématique interroge ce qui semble paradoxal : alors que l’idéologie technique œuvre pour une réduction de tout écart, de toute marge de manœuvre, de toute incommunication et que l’a-communication ne cesse, pour l’instant, de se généraliser, il est nécessaire d’interroger les malentendus et incommunications fécondes qui font émerger de nouveaux espaces de négociation. Aussi partirons-nous à la recherche de nouvelles formes et de figures de malentendus et d’incommunications car elles manifestent toujours une altérité au cœur de notre modèle de communication. Nous laisserons volontairement de côté, pour ce dossier, la question des interrelations humains/animaux, la question du langage des animaux et de leurs émotions. Comme les artistes l’expriment si bien, l’ambiguïté de ce qui se passe dans des zones frontières fait que les incommunications humaines sont au cœur de toute rencontre. Au début est l’incommunication. Dominique Wolton mène depuis des années des recherches dans ce secteur et Hermès est aussi au cœur des relations entre communication et incommunication.

La première partie montre en quoi les malentendus et les incommunications, loin d’être négatifs, concernent les nouages intimes de l’individu et de la société. « La vie sociale implique normalement le malentendu et l’incommunication » (Boudon, 1989). Comme l’incommunication, le malentendu « est la sociabilité même » (Jankélévitch, 1980). Au moment où certains mouvements populistes envisagent une démocratie directe régie par des dispositifs de contrôle et d’anticipation, nous rappellerons les enjeux de l’incommunication liée au pouvoir comme condition du politique (Guillemain, 1993), à la loi, aux religions, à une parole structurante pour l’individu (Gusdorf, 1952), aux apports de l’anthropologie dans l’étude des frontières, dans les ghettos, dans les villes (La Cecla, 2002), dans les services médicaux (Le Breton, 2013), à la force de l’écart pour la psychanalyse (Lacan, 1981, Lacadée, 2003), à la « vie énigmatique des signes » (Maniglier, 2006), à l’impossible réduction du « presque rien » (Jankélévitch) qui constituent les points de butée comme point d’appui pour la communication humaine, aujourd’hui à l’épreuve de l’être informationnel (Renucci, 2017). Nous le retrouvons aussi avec la traduction qui est un moteur pour le révéler. En effet « les « intraduisibles » qu’on peut toujours traduire, bien sûr, sont des symptômes de différence, des points d’arrêt dans la compréhension, des incitations à la réflexion et au recul critique » (Cassin, Oustinoff, 2018).  

La seconde partie aborde des questions actuelles liées aux biotechnologies, à la génétique, à l’internet des objets, aux interfaces avec le cerveau, à l’intelligence artificielle.

Nous sommes à la recherche de formes d’incommunication suscitées par les nouveaux modes de procréation, entre désir de procréation et immortalité (Ansermet, 2015), par la génétique (Munnich, 2016), par l’intelligence artificielle. Nous interrogerons l’impact des relations que nous avons avec nos objets connectés sur notre façon d’aborder les conversations et les malentendus du quotidien (Turkle, 2016). Pour mieux saisir les enjeux d’aujourd’hui, nous reviendrons aussi sur les incommunications avec la cybernétique (Dupuy, 2000), avec les définitions de l’inconscient et de la conscience proposées par les neurosciences et la psychanalyse, avec le naturalisme abordé différemment par les sciences cognitives (Andler, 2016) et l’anthropologie (Descola, 2005), de l’oralité au numérique (Ong, 2014). Cette partie permettra de comprendre le lien qu’opère Wolton entre communication, incommunication et a-communication.

La troisième partie laissera la parole à ceux qui créent des décalages et s’opposent à la logique du langage comme un signal : les écrivains, les artistes, les traducteurs, les journalistes.

Certaines œuvres ou études littéraires, théâtrales, portant sur les malentendus et autres incommunications seront à rappelées (par exemple celles de Starobinski (1971) ou de Diderot (1830) avec Paradoxe sur le comédien, mais aussi d’A. Tabucchi, M. Kundera, Sándor Márai, Kafka, Cioran, Beckett, Camus, Nabokov, etc.  Le cinéma a aussi toute sa place dans ce numéro : La dolce vita (Fellini, 1960)  n’exprime pas « la douce vie » mais la « douceur de vivre » ! Quelques encadrés reviendront sur des chansons, « Comme de bien entendu … » chantée par Arletty, des sketchs de Francis Blanche, de Raymond Devos, etc. Même si la musique est sans malentendu, nous reprendrons avec Nina Simone ou The Animals « Oh Lord, please don’t let be misunderstood ». Nous n’oublierons pas les successeurs des membres du Collège de Pataphysique et les Oulipiens. Enfin, à la suite d’Umberto Eco, nous repenserons le lien entre incommunication et science en proposant un nouvel inventaire exhaustif de l’anti-savoir comme de nouvelles entrées Cacopédiques.

Un prochain numéro d’Hermès sera consacré, à la suite de celui-ci, aux incommunications techniques.

Modalités

Les textes proposés doivent s’inscrire dans les domaines de recherche étudiés par Hermès. Le catalogue (en ligne : https://hermes.hypotheses.org/1817) et l’ensemble des numéros (en ligne ici : https://www.cairn.info/revue-hermes-la-revue.htm) permettent d’en avoir une vue d’ensemble. La revue encourage une écriture libre et accessible, sans jargon.   Format des résumés : 5 000 signes maximum et une très courte bibliographie indicative.   Les résumés sont attendus pour le 20 janvier 2019 et seront envoyés à l’adresse suivante hermes@cnrs.fr avec comme objet de cet email « proposition Hermès 84 »   Les réponses aux propositions seront envoyées aux auteurs avant le 1er février 2019.   Les textes qui auront été acceptés, d’une longueur de 20 000 signes, seront à remettre le 2 mars 2019.